CCL, no. 111-112, Fall-Winter 2003
Return to Contents »Souvenirs d'enfance, procédures et produits / Benjamin LefebvreLes souvenirs d'enfance ont suscité d'innombrables ouvrages fictifs et artistiques, prouvant que chaque adulte est un enfant qui a survécu son enfance. Il arrive que ces mémoires d'enfance fassent partie du quotidien adulte, si seulement comme mesures de précaution addressées aux enfants qui suivent. Souvent, par contre, ces souvenirs éclatent spontanément dans l'inconscient, provoqués par un déclenchement sensoriel ou expérientiel. Grâce à ces souvenirs, nous pouvons ou nous croyons pouvoir faire l'expérience de notre vie enfantine de nouveau : retrouver nos émotions d'enfance, fréquenter de nouveau les enfants que nous étions autrefois (ou que nous croyons que nous étions) et qui demeurent avec nous pour élucider nos idées adultes de ce qu'est l'enfant, de ce qu'est le « childness » ou, comme nous pourrions équivaloir en français, les caractéristiques essentielles de l'enfance. Comme l'explique Peter Hollindale dans son ouvrage Signs of Childness in Children's Books, ce « childness » regroupe tout ce que nous avons appris à croire, valoir et s'attendre avec nos expériences, souvenirs, espoirs et peurs, et ce mélange se côtoie pour enfin offrir une réponse abstraite à la question « Qu'est-ce qu'un enfant ? ». Ces caractéristiques essentielles, selon Hollindale, marquent une composante fondamentale de la littérature pour la jeunesse. Cette littérature est donc un lieu de négociation entre les deux périodes de « childness », la première l'enfance en soi-même et la deuxième, plus autonome, l'âge adulte. Écrire pour les enfants par l'entremise de nos souvenirs d'enfance demande donc une confrontation éveillée avec notre propre « childness ». Nos souvenirs individuels comportent l'un des principaux récits de notre enfance, c'est-à-dire que nous prenons appui sur ces souvenirs lorsque nous brodons ce que nous croyons savoir des enfants et de l'enfance. Nous prétendons connaître ce que c'est l'enfance en raison du fait que nous étions tous enfants, mais que savons-nous réellement de cette période du déve-loppement humain que Marcel Proust a désigné « les temps perdus » ? Où trouvons-nous notre propre voix enfantine dans ces souvenirs ? Nous reconnaissons davantage le caractère fuyant de notre mémoire lorsque, rendus à l'âge adulte, nous formulons de nouveau ces récits d'enfance de manière sélective dépendant du contexte présent, ce qui engendre plusieurs questions pertinentes concernant la légitimité de ce que nous présentons comme nos souvenirs d'enfance. Cette légitimité se cache dans la résonance de nos souvenirs dans notre « childness » individuel, que nous soyons enfant ou adulte. Cette résonance se produit plutôt par une véracité émotive que par une analyse dans les limites du raisonnable. Nous sommes heureux de présenter ce numéro double de la Canadian Children's Literature, sous la direction de Carole H. Carpenter, folkloriste et professeure titulaire dans la faculté des sciences humaines de l'Université York. Les articles compris dans ce numéro proposent plusieurs façons de rechercher ce « childness » partagé par l'auteure ou l'auteur et la lectrice ou le lecteur de ces souvenirs d'enfance. D'abord, Andrea Schwenke Wyile s'interroge sur l'écart entre la vie de Bernice Thurman Hunter et celle qu'elle crée pour son personnage central Booky, en prenant appui sur l'illustration du roman That Scatterbrain Booky. Ensuite, Cornelia Hoogland observe les stratégies artistiques de l'auteure et peintre Emily Carr, qui sembleraient profiter d'un enjouement lexical qui révèle un lien avec le « childness ». La romancière Janet McNaughton refuse l'emploi de souvenirs d'enfance spécifiques dans ses récits fictifs mais retient le Souvenir comme point de départ. Dans l'article suivant qui examine les faits vécus de Louisa May Alcott et Gene Stratton-Porter et de leurs personnages pseudo-fictifs, Jane Goldstein prétend que ces deux auteures peuvent aborder le « childness » en romançant leurs propres enfances. Norma Rowen, qui a vécu la Deuxième Guerre mondiale en Grande-Bretagne durant sa petite enfance, parvient à reproduire l'effet de « childness » en transformant ses souvenirs d'émotions vécues en récit narratif; cet effet n'est pas sans rappeler l'ouvrage d'Alice Munro, Who Do You Think You Are?. Ensuite, l'analyse de Robert C. Petersen du roman de Kyoko Mori, Shizuko's Daughter, constate que le lien entre des photographies et des souvenirs d'enfance est très semblable aux stratégies narratives des enfants. En dernier, Teya Rosenberg révèle le rapport entre les souvenirs de la Deuxième Guerre mondiale et le développe-ment d'un réalisme merveilleux dans la littérature britannique récente pour jeunes. Nous pouvons donc constater que les souvenirs d'enfance demeurent une réserve dans laquelle des auteures et auteurs peuvent puiser pour aborder la question de ce qu'est un enfant. Ouvrage cité
Hollindale, Peter. Signs of Childness in Children's Books. Gloucestershire, G-B : Thimble, 1997. This page last updated 8 May 2004. |
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